Hybridation entre bibliothèque-3ème-lieu et opac-réseau-social (Gunpei Yokoi, sors de ce corps!)
Par Laurent BIB

Je ne le fais pas souvent sur jvbib, mais voici un billet moins jeux vidéo et plus bibliothèque (que je vais quand même parsemer de quelques références videoludiques, n’ayez crainte amis gamers vous pouvez rester ;-) ), dans lequel je vais proposer une petite partie de réponse à la question que je posais il y a quelque temps : qu’attendons-nous aujourd’hui d’un site de bibliothèque?

Une bibliothèque = un lieu

J’ai conclu le billet précédent sur l’heure du conte interactif en parlant de l’animation jeu vidéo comme d’un outil pouvant faire se rencontrer vos usagers, un outil de sociabilité.

Ça me fait une transition avec aujourd’hui car nous allons continuer de parler sociabilité avec l’idée de bibliothèque comme troisième lieu. C’est à dire cet endroit où vous allez après le boulot, avant de rentrer chez vous (les 2 autres lieux). Vous me dites cet endroit c’est le bar du coin? Ça peut être ça en effet : un lieu de sociabilité. À titre perso, j’adorerais avoir une bibliothèque qui puisse jouer ce rôle.

Il suffirait de pas grand chose. Un espace aménagé avec terrasse chauffée, café, vestiaire ou consigne pour commencer. Eh oui, car si on veut faire un lieu accueillant, il faut faire en sorte qu’on ait envie d’y rester, non? Ça passe par de la décoration, un aménagement de l’espace, des services liés au confort… Voilà, maintenant, à supposer que ça y est, vous avez fait tout ça, aménagé la bibliothèque de façon très confortable, il y a des fauteuils moelleux, un vestiaire, des boissons, ajoutez-ici-vos-idées. C’est là que l’avocat du diable vous demande pourquoi les gens n’iraient pas plutôt dans un vrai café plutôt qu’ici? C’est que, cher avocat, les bibliothèques peuvent proposer une expérience bien plus intéressante, je continue mon blabla vous allez voir.

Une bibliothèque = des collections

Donc qu’est-ce qui ferait tout l’intérêt d’une bibliothèque par rapport à un simple troquet? Hmmm? Quelle en serait l’indéniable spécificité, la différence imbattable? De rares et délicieuses bières tchèques? Un plat du jour moins cher? Des serveuses à chignon? Le prêt de hamburgers? Perdu. Je pense aux collections! Les collections d’une bibliothèque c’est une richesse infinie, des relations par milliers, des liens, des connexions sans fin. Et utiliser ces collections et les liens entre les œuvres pour mettre les usagers en relation les uns avec les autres, voilà notre atout. Je vais m’expliquer.

Une bibliothèque = des usagers & des liens

Prenez le site senscritique par exemple, ou babelio pour les livres. Ce sont des réseaux sociaux basés sur des œuvres autour desquelles les membres échangent et entrent en relation. C’est de sites comme ceux là dont nous devrions nous inspirer pour améliorer nos opacs.

Vous me direz, quel intérêt que la bibliothèque fasse cela alors que d’autres sites le font? Eh bien l’intérêt c’est que votre bibliothèque, c’est plus qu’un catalogue, c’est plus qu’un site internet, c’est aussi… vous vous souvenez? Oui, un… lieu! Un lieu physique dans lequel vos usagers viennent et se croisent, se rencontrent irl! C’est pour ça qu’en début de billet j’évoquais aussi l’importance de soigner le lieu.

Cela nécessiterait qu’en plus de décrire nos collections, nos sites de bibliothèques donnent aux usagers la possibilité d’y être visibles, d’y avoir une présence en ligne. Que chaque usager puisse se créer un profil personnel et choisir ce qu’il rend public ou non. On peut imaginer utiliser des fonctions qui n’ont rien de révolutionnaires car on les connait déjà depuis des années sur internet mais qui, au sein d’un catalogue de bibliothèque, pourraient faire toute la différence (oui j’ai assimilé la leçon de Gunpei Yokoi : la pensée latérale des technologies désuètes ;-) ).

Gunpei Yokoi
“Bibliothécaires, mes dix doigts à couper que vous pouvez obtenir un
service de grande qualité, considéré comme innovant, en
utilisant des technologies internet pourtant déjà
très communes et répandues”.
(la fameuse pensée latérale des technologies désuètes *)

Je me souviens d’un fournisseur d’opac qui nous présentait la possibilité pour les usagers de rédiger des avis sous les documents. Très bien. Sauf que le nom des usagers ayant signé les critiques n’était pas cliquable… Relié à rien! Même pas possible d’avoir la liste des autres critiques de cet usager, impossible d’en savoir plus sur lui, de le contacter. Seule utilité : se faire un meilleur avis sur le doc en lisant les critiques des autres. Pour aller plus loin, il suffirait de pouvoir cliquer sur le nom de l’usager et atterrir sur son profil public. Et là on passe d’un catalogue vaguement amélioré dans la description des notices à un outil de sociabilité.

Ensuite, on pourrait avoir une fonction de listes. Chacun pourrait créer des listes thématiques de documents. Des exemples évidents seraient des listes “j’ai aimé” , “mon top 10 films” , “j’aimerais les emprunter” , etc. Les listes “j’aimerais les emprunter” pourraient d’ailleurs prévenir les usagers que tel doc vient d’être rendu, ou alors qu’il peut le réserver et que darkKevin73 vient de le mettre dans sa liste publique “gtrokifé” (oui ça fait parfois peur hein quand on donne le clavier aux usagers, eh bien habituez-vous à ça, la réalité telle qu’elle est pas telle qu’on la fantasme). Mais aussi permettre aux usagers de créer toute sorte de listes et de les rendre publiques. Accepter que les usagers s’emparent de l’outil, c’est une des clefs du succès sur le web. Par exemple sur senscritique, un membre a créé une liste “les meilleurs films de Daniel Auteuil”. Vous rirez bien (ou pas) en la consultant puisqu’elle est vide. Ce détournement de l’usage fait pourtant sens puisque sous cette liste vide et moqueuse, une discussion s’engage entre différents membres. Sociabilité, création de liens, mise en relation.

Petite aparté à propos des listes “j’ai aimé”. Grâce à elles on pourrait obtenir un peut-être meilleur service que le fameux “ceux qui ont emprunté ceci ont emprunté cela”. Car on pourrait repérer dans les listes “j’ai aimé” les documents qui reviennent et proposer un “ceux qui ont aimé ceci ont aimé cela”. Ce qui est sans doute plus intéressant que de se baser uniquement sur des emprunts dont on ne sait pas s’ils ont été appréciés.
Je sais bien que ces systèmes de recommandations fonctionnent mieux lorsqu’une masse critique est atteinte, ce qui ne sera sans doute pas le cas dans une petite bibliothèque avec peu d’usagers et c’est pourquoi il faudrait imaginer un système, un standard d’échange pour que toutes les bibliothèques mettent en commun leurs données pour lancer ce type de calculs sur un gros volume de données. Chère BPI, si tu me lis, je t’embrasse et pense très fort à toi :-)
Toujours sur cette idée des recommandations “j’ai aimé”, on pourrait encore en améliorer la qualité en permettant aux usagers de créer un lien direct entre deux documents. Par exemple l’usager toto27, qui a joué à Deus Ex, nous indique que ça lui a fait penser à Neuromancien et recommande donc l’un à ceux qui ont aimé l’autre.


Mettre les usagers en relation les uns avec les autres (source)

Bon j’ai un peu digressé dans le dernier paragraphe sur l’utilisation des listes pour recommander des documents car enfin, le sujet de ce billet c’est qu’on peut les utiliser comme outil de sociabilité : un algorithme pourrait tout bêtement proposer aux usagers de les mettre en relation avec d’autres usagers correspondant à leur profil par exemple. Bibliothécaires et fournisseurs d’opacs : allons plus loin qu’intégrer dans notre prochain catalogue des fonctions aussi excitantes que des photos des couvertures des documents, les coups de cœurs des bibliothécaires, ou même la recherche par rebond sur google (que certains fournisseurs vendent comme de la recherche fédérée, ahah). Proposons un lieu où les collections sont autant d’occasions de rencontres. Vous voyez rien d’incroyable rien de fou puisque cela passe par l’utilisation de ce qui se fait déjà sur différents sites depuis longtemps.

Une bibliothèque = un réseau social

Un réseau social local mettant en relation les personnes autour des collections de la bibliothèque. Voilà ce que je veux voir dans un opac.
L’intérêt par rapport à des sites de réseaux sociaux qui ne sont pas appuyés par une bibliothèque, le plus, c’est le local. Sur des réseaux sociaux, oui je peux déjà voir que Momolabamba semble s’intéresser comme moi aux disques d’Aphex Twin. Très bien, mais je ne connais rien de Momo, et je ne vais pas juste lui écrire pour cela. En revanche, les usagers d’une bibliothèque, je sais déjà qu’ils habitent pas loin de chez moi, et que potentiellement je pourrais les croiser ici même. Ça donne un peu plus d’intérêt.
On ajoute bien sûr une messagerie interne ou du moins un dispositif permettant aux usagers de s’écrire (sans forcément dévoiler leur mail à tout le monde), et c’est parti, on l’a notre bibliothèque 3ème lieu. Rien qu’avec des technologies déjà vues sur le net depuis des années, un peu de déco, des fauteuils et du café.

Pour finir, au delà du terme à la mode de 3ème lieu, l’idée même d’une bibliothèque qui permet de se rencontrer, ce n’est bien sûr pas nouveau. Quel usager n’a jamais regardé discrètement ce que cette charmante personne feuilletait, des fois que ça ferait une entrée en matière pour discuter? Hmmm? N’avez-vous jamais discuté en bibliothèque avec quelqu’un empruntant l’un de vos disques favoris? Mais oui, la bibliothèque est depuis longtemps un lieu de rencontres. Nous pouvons utiliser notre catalogue en ligne pour poursuivre cette tradition.

Et je laisse McCracken (non, pas Zak) conclure : la bibliothèque peut vous faire tomber en amour !

* Bonus : tiré de la biographie de Gunpei Yokoi - isbn 978-2-918272-18-2, cet extrait pour expliquer la fameuse pensée latérale :


rss 3 comments
  1. Samedi 6 novembre 2010 @ 10h15 | #1

    @JVbib: Tout à fait d’accord avec toi… Je te rappelle que la fonctionnalité “blog” d’un usager existe déjà sur l’OPAC 2.0 d’AFI. exemple sur calice68: http://www.calice68.fr/calice68.fr/blog/viewauteur/id/45

    A l’échelle d’un département une communauté de lecteurs peut être pertinente…

    Hardi les zybrides, la route s’ouvre peu à peu à nos idées.

  2. Laurent
    Samedi 6 novembre 2010 @ 11h59 | #2

    Ce que tu donnes en lien, c’est la fonctionnalité “blog” d’afi? Ça liste toutes les critiques d’un usager quand on clique sur son nom? Ok, si c’est ça c’est nécessaire mais pas suffisant, et je n’aurais pas appelé ça une fonctionnalité blog mais “lire tous les avis de cet usager”.

  3. BiBi
    Vendredi 7 janvier 2011 @ 17h11 | #3

    Merci pour cet article qui fait réfléchir, et surtout rêver quand on bosse dans une petite médiathèque.

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(Petite bibliothèque vidéoludique)